Dans l’Oeil, il y a souvent des choses créatives, peu de choses privées. Aujourd’hui, l’Ateulgraf se pose à terre, histoire de reprendre son souffle.
Ma babouchka n’est plus, elle est partie sur une terre encore plus sauvage, que l’on n’aperçoit pas à l’oeil nu. Les images se précipitent, les mots restent en suspend, les larmes sont déjà celles du souvenir.
Tu étais, es et sera mon amer remarquable. Je t’entends rire, c’est le souffle de la vie, c’est une chance, je vois tes pas dans le sable, je modèle ta peau fripée, celle du coude, je regarde tes yeux, tes délicieuses pattes d’oie qui cheminent jusqu’à ta chevelure argentée. Je sens tes parfums, je mets mon nez dans ton cou. Pose si douce. Tu me serres les mains, tu écoutes, tu boudes, tu reprends un verre de champagne, moi aussi, on a le nez rouge, rire. Tu prépares des gâteaux, remue la pâte, nous appelle par tous les prénoms de tes petits enfants, dis quelques mots en polonais, me dis de répéter, je me perds dans la complexité des sons à prononcer tu t’en amuses, je t’aime. Tu es curieuse de tout, as envie de beaucoup, t’inquiètes un peu, mets du sel… dans ma vie, mémoire vive. Ton coeur est gros, un jour il larguera l’aorte et s’en ira gonfler sa toile ailleurs, vers ton homme, vers ton frère, au milieu des violons slaves. Tu étais une multitude de “buscha” de “buschia” de “boucha” avec une marguerite à la fin comme sur les cartes postales de vacances. Tu te dandines sur un air de fête, on esquive ensemble quelques pas de danse, tu t’assoies au milieu de nous tous, tu es l’avenir et la joie jusqu’au bout, tu es insatiable, tu deviens maintenant insaisissable. Comment faire sans toi? Je ne sais pas parce que je n’ai pas envie de faire sans toi, tu me manques. Tu scrabbles le mot “partira” et tu gagnes la partie, à bout de souffle. Je te laisse partir, tu es la femme, l’épouse, la mère, la grand-mère, l’arrière grand-mère, je te laisse partir, tu es le souffle de la vie, je te laisse partir, tu es un foulard en soie qui s’envole, je te laisse partir, ma matriochka de nos souvenirs. Je te laisse partir, ma buscha, mon bel horizon.
